

Marie Dupont
25 janv. 2026
Anne Bertoin a bien connu EVA. En tant qu'ayant droit et instigatrice du site hommage EVA Musique, elle raconte leur première rencontre, certains fragments de la vie d'EVA, ses succès au Québec et la profonde amitié qui les a liées jusqu'au décès de la chanteuse en 2020.
Photo : EVA, Vincent Pietroniro et Anne Bertoin, chez une amie.
Anne Bertoin, vous êtes l’ayant droit d’EVA et instigatrice du site hommage EVA Musique et de la réédition numérique de son catalogue sous le label Panthéon Universal. Vous étiez une amie très proche de cette interprète merveilleuse qui a su captiver toute une génération d’amoureux et d’amoureuses de la chanson française. Quand l’avez-vous rencontrée pour la première fois ?
Nous nous sommes rencontrées chez une amie commune en 2000, je crois, à Montréal alors que je vivais à Montréal depuis douze ans. EVA avait été intriguée par l’un de mes tableaux qu’elle avait vu chez cette amie. Celle-ci avait alors tout naturellement proposé une rencontre chez elle.
À l’époque, j’étais encore habitée par la Seconde Guerre mondiale (que je n’ai pas vécue) et mon travail sur l’inconscient en portait sans doute les traces. J’ai toujours pensé que, même si le tableau n’était pas explicite, EVA y avait perçu une résonance avec son propre passé.

Comment qualifieriez-vous ce moment ?
Je dirais que c’était un moment joyeux et détendu.
C’était une de ces magnifiques journées d’hiver au Québec : un ciel d’un bleu clair et intense, une neige étincelante ! Notre amie nous avait invitées chez elle, dans sa charmante maison de l’ouest de Montréal.
Il y a eu un sentiment de familiarité immédiat. EVA avait adoré Paris, et, sans le vouloir, je représentais pour elle un peu de cette culture française dont elle était nostalgique, car cela faisait longtemps qu’elle n’était pas retournée en France. Comme elle, j’avais vécu à Paris, j’aimais la chanson française, notamment les chansons de Barbara qui l’avait soutenue et encouragée à ses débuts. Nous étions, d’une certaine manière, toutes deux des exilées… Elle, doublement.
EVA m’a confié plus tard que d'avoir fait ma connaissance, cela avait été un peu comme « retourner à la maison », c'est-à-dire à Paris, je pense. Malgré cette impression de familiarité, j’étais quand même surprise par le personnage : EVA était très directe et vive, pleine d’humour, solaire même et d’un abord plus simple que je ne l’avais imaginé.
EVA était déjà une figure célèbre en France. Comment s’est passé son passage au Québec ?
Je crois qu’EVA avait eu du succès lors de ses tournées au Québec alors qu’elle habitait encore en France. Cela l’a incitée à s’y installer. Je n’en sais pas plus, car je l’ai rencontrée bien plus tard, il y avait aussi peut-être une histoire de cœur.

Pour ma part, je ne l’ai rencontrée qu’en 2000. Elle était célèbre au Québec, avait connu un grand succès dans les années 1980 et 1990. Je ne peux donc parler que de ce dont j’ai été témoin. Je sais qu’elle y était une figure respectée, admirée, avec un public fidèle.
Quand je l’ai rencontrée, elle collaborait avec son manager, Vincent Pietroniro (j’espère ne pas écorcher son nom), un vrai passionné qui s’occupait de sa vie professionnelle, de ses tournées. Avec l’aide de Vincent, EVA souhaitait sortir un CD en reprenant des chansons de Marlene Dietrich, une femme qu’elle admirait profondément pour son engagement pendant la guerre et pour son talent.
Malheureusement, ce dernier est décédé trop rapidement, mais EVA a repris le projet et produit À Marlene avec un autre passionné, Benoît Aumais, ainsi que son fidèle et talentueux pianiste, Pierre Grimard. À Marlene est sorti en 2005. L’album a été très bien accueilli par la critique. Elle a continué à se produire sur scène jusque dans les années 2010. Sa voix, malgré sa consommation journalière de cigarettes, était restée la même : EVA expliquait ce fait en disant qu’elle ne l'avait jamais « travaillée », donc pas abîmée, pas forcée…
Quels souvenirs avez-vous de ses premiers récitals ?
Je n’ai commencé à assister à ses spectacles qu’à partir des années 2000, notamment à la Place des Arts, au Goethe-Institut de Montréal, à Saint-Jean-sur-Richelieu, et dans d'autres lieux. EVA avait une présence sur scène remarquable. Elle captivait le public par sa voix, son interprétation, dotée d'un magnétisme rare. Elle disait d’ailleurs qu’il fallait véritablement conquérir une salle, la dominer. C’était une bête de scène.
Encore aujourd’hui, de nombreuses personnes, autant en France qu’au Québec, soulignent sa voix chaude et mystérieuse, son charisme, et la profondeur de ses interprétations. Comment expliquez-vous le magnétisme de la voix d’EVA ?
EVA m’a raconté qu’un jour, très jeune, elle avait chanté en classe, pendant un cours d’anglais, en Allemagne. Et tout à coup, elle avait senti le silence se faire autour d’elle. Elle a compris, à ce moment-là, que sa voix produisait un effet particulier sur ceux et celles qui l’écoutaient.
Personnellement, je me souviens très bien de la première fois où je l’ai entendue. J’avais une dizaine d’années. C’était à la radio, sur France Inter, dans l’émission L’Oreille en coin. Elle lisait des textes, des histoires un peu étranges, et ses chansons passaient aussi.
Je ne savais pas qui elle était. J’étais fascinée : il y avait quelque chose d’insaisissable dans sa voix, d'envoûtant. Je me demandais de quel pays elle pouvait bien venir. On sentait un « ailleurs », quelque chose d’éloigné dans le temps et l’espace. Et je pense que beaucoup de gens ont perçu la même chose, sans pouvoir exactement le nommer.
Ce qui est étonnant c’est qu’elle posait elle-même à sa mère la même question : D’où est-ce que je viens ? Elle avait peu connu son père, ni su vraiment les circonstances de sa naissance. EVA est née à Berlin, a vécu les bombardements et a grandi dans une ville détruite, dans le silence de l’après-guerre, entourée de non-dits, de souffrances que l’on taisait.
Pour moi, sa voix porte la douleur des vivants, le deuil des disparus. EVA a dit d'ailleurs qu’en chantant, elle essayait de consoler les gens, de leur faire du bien.
On peut sentir aussi dans sa voix, une vraie culture, une sensibilité romantique, allemande ou slave. Elle écoutait beaucoup de musique classique.
Dans le paysage des chanteuses françaises, sa voix était particulière. Grave, elle était aussi puissante — même si cette puissance n’a pas toujours été exploitée. À l’époque, la plupart des chanteuses françaises avaient des voix plus effacées. Diane Dufresne a dit d’ailleurs un jour dans une interview qu’elle ne comprenait pas pourquoi tant de chanteuses françaises « chuchotaient » presque.
Enfin, il se dégageait d’elle et de sa voix une sensualité naturelle qui ajoutait à son magnétisme.
Comment décririez-vous sa personnalité et ses méthodes de travail pour maîtriser un texte et le rendre si vivant et puissant ?
EVA n’a jamais travaillé sa voix ni fait d’exercices, je ne crois pas qu’elle ait pris un quelconque cours de chant dans sa jeunesse. De plus, elle fumait. Donc je pense qu’elle était instinctive, et qu’elle avait une expérience apprise « sur le tas », dans les cabarets, expérience qu’elle a approfondie et affinée par la suite.
Personnellement, je ne me souviens pas d'avoir assisté aux répétitions. Il faudrait demander à ses pianistes, ses accompagnateurs. Elle apprenait ses textes et travaillait ensuite avec eux les morceaux.
Malheureusement, EVA est décédée des suites d’une maladie pendant la pandémie. Son départ en a pris plusieurs par surprise. Qu’a-t-elle laissé derrière elle ?
Avec l’aide de Mathieu Rosaz et d’Universal, nous avons mis en ligne en 2025 sur les plateformes ses chansons des années 1960-1970.
Comment s’est donc matérialisée cette réédition numérique avec Universal sous le label Panthéon?

EVA effectivement est décédée en pleine vague de la COVID-19, sa disparition est passée quasi inaperçue, au point que certaines personnes doutaient de son décès. Elle n’avait donc pas eu vraiment un hommage (à part une émission sur Radio-Canada).
Je trouvais cela injuste et dommage, car elle était une figure importante de la chanson française au Québec et elle avait connu le succès en France des années plus tôt. Je souhaitais donc faire revivre aussi ses œuvres sans savoir comment m’y prendre.
Donc j’ai commencé par faire refaire son site Web par Marie Dupont qui s'est inspirée d’un site précédent, réalisé par une amie mexicaine d’Eva qui avait une chaîne de chansons françaises sur Internet. Naturellement, le site ne proposait pas l’écoute intégrale des chansons et ne pouvait « relancer » sa présence en ligne.
J’ai également revu un ami d’Eva que j’avais déjà rencontré avec celle-ci, quelques années auparavant, Mathieu Rosaz, auteur et interprète dont j’admirais le travail. Je me suis ouverte à Mathieu de mon souhait, et c’est lui qui a eu l’idée de proposer à Universal la réédition numérique de ses chansons. « Les boîtes de production ont le devoir de faire vivre le catalogue », disait-il.
À ma joie et surprise, Universal a accepté. Mathieu s’est occupé de tout, y compris de la promotion sur les réseaux sociaux en l’alimentant avec les archives musicales ou photographiques que j'avais en ma possession, et d'autres documents glanés ici et là. Sans lui, ce projet n’aurait jamais vu le jour !
Y a-t-il d’autres projets en cours pour faire rayonner le catalogue et la vie d’EVA ?
Nous sommes toujours à la recherche d’une possible parution de ses derniers disques et inédits en CD, peut-être agrémentés d’une autobiographie. À suivre sur ce site, et sur la page consacrée à EVA sur Facebook.
Propos recueillis par Marie Dupont, mai 2025.